Les voyelles (analyse de texte et poème en hommage)


Voyelles

Arthur Rimbaud


A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !




Arthur Rimbaud a souvent été entouré d’un brouillard d’interprétations mystiques, alchimiques ou symbolistes. Pourtant, lorsqu’on lit Voyelles sans les lunettes de l’érudition, un autre poème apparaît : un poème sensoriel, pictural, profondément humain, construit à partir de couleurs simples, de sensations concrètes et d’un vécu qui affleure derrière chaque image.

Voici une lecture qui part du texte, des couleurs, et de la vie.

1. Une palette de peintre, pas un traité d’alchimie

Rimbaud choisit cinq couleurs : noir, blanc, rouge, vert, bleu.

Ce sont exactement les couleurs de base de la peinture au XIXᵉ siècle : les pigments les plus accessibles, les plus stables, les moins toxiques.

Il manque une couleur : le jaune. Et ce n’est pas un hasard.

À l’époque, les pigments jaunes étaient :
  • instables,
  • chers,
  • toxiques (arsenic, plomb),
  • difficiles à conserver.

Et surtout : le jaune n’a pas de voyelle associée. Le Y, qui pourrait s’en rapprocher, est une semi‑voyelle instable — et Rimbaud l’exclut.

2. Un élément historique essentiel : la guerre de 1870

Pour comprendre d’où viennent certaines images du poème, il faut rappeler que Rimbaud écrit Voyelles juste après la guerre franco‑prussienne de 1870. Il a 16 ans. Charleville, sa ville, est envahie, occupée, traversée par les troupes. Il voit les tentes des bivouacs, les uniformes, les blessés, le sang, les cadavres, les odeurs, les mouches, les soldats ivres pour oublier. Il est même arrêté par les Prussiens lors d’une fugue.

Rimbaud n’a pas combattu, mais il a vécu la guerre de très près. Et cela se retrouve dans les images du poème, notamment dans E blanc (tentes, glaciers, vapeurs, rois blancs) et I rouge (sang craché, colère, ivresses). Ce ne sont pas des symboles abstraits : ce sont des visions réelles, transfigurées par la poésie.


Le poème repose donc sur une palette de cinq couleurs fondamentales, comme un tableau.

3. A noir : la misère, l’insalubrité, le monde d’en bas

Contrairement à ce que disent les analyses scolaires, le noir n’est pas ici la mort. Rimbaud écrit :
  • mouches,
  • puanteurs,
  • velu,
  • ombre.
Ce n’est pas un symbole funèbre. C’est la pauvreté, l’insalubrité, la vie matérielle dure, celle des campagnes pauvres, des maisons humides, des odeurs qu’on ne peut pas chasser.

Le poème commence dans l’ombre parce que, pour Rimbaud, comme pour beaucoup, le premier contact avec le monde n’a pas été la lumière, mais la misère.

4. E blanc : la lumière froide, la lutte, la discipline

Le blanc n’est pas l’origine. Il vient après le noir, comme une conquête.

Rimbaud évoque :
  • les glaciers,
  • les tentes,
  • les vapeurs,
  • les rois blancs.
Ce n’est pas la pureté naïve. C’est la lumière froide, militaire, dure. Les tentes et les glaciers évoquent un monde de discipline, de survie, presque un bivouac.

Le blanc est la première respiration après la misère, mais ce n’est pas encore la douceur.

5. I rouge : le sang, la colère, l’ivresse

Le rouge est vif, humain, violent :
  • sang craché,
  • colère,
  • ivresses pénitentes.
On est loin du rouge romantique. C’est le rouge de la guerre, de l’alcool pour oublier, de la vie qui déborde.

C’est le moment où l’existence devient tension, intensité, éclat.

6. U vert : la nature retrouvée, la paix, le cycle

Le vert est la couleur de la respiration retrouvée :
  • pâturages,
  • mers virides,
  • cycles,
  • rides paisibles.
Après le rouge du sang, le vert apaise. C’est le retour à la nature, à la paix, au vivant.

Rimbaud inverse ici l’ordre naturel des voyelles (U avant O), comme pour marquer un passage, une transition.

7. O bleu : l’Oméga, la fin, la vision

Le poème se termine sur O, la lettre circulaire, parfaite, cosmique.

Rimbaud y place :
  • les mondes,
  • les anges,
  • le clairon,
  • le rayon violet.
O est l’achèvement, l’élévation, la vision finale. C’est l’Oméga, la fin du cycle.

Le bleu n’est pas décoratif : c’est la couleur de l’infini, du mystique, du dépassement.

8. Un cycle de vie, pas un code ésotérique

Le poème suit une progression très simple, très humaine :
  • Noir : la misère, l’origine sombre.
  • Blanc : la lutte, la lumière froide.
  • Rouge : le sang, la colère, l’intensité.
  • Vert : la paix, la nature, le retour au vivant.
  • Bleu : l’achèvement, la vision, l’Oméga.
Pas besoin d’alchimie obscure. Pas besoin de symbolisme forcé.

C’est un poème pictural, sensoriel, vécu.

9. Un poème qui parle d’abord de sensations

Rimbaud ne construit pas un système. Il construit une palette intérieure.

Chaque voyelle est une couleur. Chaque couleur est une sensation. Chaque sensation est un moment de vie.

C’est un poème qui se lit avec les yeux, le nez, la peau — pas avec un dictionnaire de symboles.

Conclusion : un poème vivant, pas un code secret

Voyelles n’est pas un puzzle mystique. C’est un tableau. Un tableau en cinq couleurs fondamentales, celles qu’un peintre du XIXᵉ siècle avait réellement dans sa boîte.

Et derrière ces couleurs, il y a un parcours : de la misère à la lumière, du sang à la paix, de la terre à l’infini.

Une lecture simple, sensible, humaine — et peut‑être plus proche de Rimbaud que toutes les interprétations savantes.


Voici ma version modernisée du poème en hommage à ce grand poète.

 




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